OBJET IMPARFAIT

8 février 2017 - Design/Art, Exposition

Personne n’est parfait ! En ce moment chez Merci, le difforme est à l’honneur. Disloqués, émoussés, brisés, rayés : ces objets du quotidien dévoilent dans leurs fêlures l’art de la déformation. Des petits loupés, volontaires ou non, qui rendent ce « design imparfait » unique, dans un monde où la perfection ennui, voire effraye. L’exposition Imparfait – Nobody’s Perfect pose l’idée que le charme est dans l’accidenté, que face à une quête d’excellence absolue, le beau né finalement de l’imprévu parce qu’il crée une émotion. L’imperfection devient valeur ajoutée au moment où l’on observe un retour marqué au respect de la nature, à l’authentique, au réel.

Le Kintsugi : Merci met en lumière à sa façon la beauté de l’imperfection. from mercishopparis on Vimeo.

« La volonté du design est de réaliser des objets parfaits, et nous voyons que ni les objets ni nous-mêmes ne sommes parfaits. Donc ce type d’objet est incapable de communiquer quoi que ce soit. Il communique seulement qu’il est artificiel », avance Gaetano Pesce, artiste, architecte, peintre et philosophe italien. Dès les années 70, il conteste la standardisation dans l’art, la pensée ou le mobilier. Il est l’un des premiers à imaginer un design imparfait, jusqu’à inventer un procédé de fabrication de verres sans moule… Plus tard, dans les années 1990, les créatrices Tsé-Tsé Associées produisent des objets de la table qui s’apparentent aux rebus de confection. La collection « Affamée et Assoiffée » se compose par exemple d’assiettes à la planéité non conforme à la norme. Mais ces défauts prémédités sont aussi pensés pour obtenir un certain degré d’imperfection, pour que l’objet garde toute sa fonctionnalité…

Exposition Imparfait - Nobody’s Perfect chez Merci, à Paris.

Exposition Imparfait – Nobody’s Perfect chez Merci, à Paris. (Carafes de Vanessa Mitrani)

Aujourd’hui, « la création artisanale reprend sa place » se félicite le céramiste Pierre Casenove. On le voit avec le retour à la mode du vintage, tant dans les domaines de l’habillement, de l’équipement que de la décoration, traduisant l’envie du moment. La profusion fait naître un phénomène de saturation. Au delà d’un prix excessif ou d’une rareté vaniteuse, un simple objet du quotidien peut apporter réconfort et poésie dans nos routines. L’attache matérielle prend du sens lorsque l’objet voyage entre les générations, se façonnant à l’épreuve du temps et des manipulations.

Les vases Born Broken de Jakub Berdych.

Les vases Born Broken de Jakub Berdych.

Les défauts transformés en atouts, c’est l’idée du tchèque Jakub Berdych pour la conception de sa ligne Born Broken. Présentés au Salon de Milan l’année dernière, ces vases au design imparfait s’inspirent de l’erreur redoutée des souffleurs de verre, devenant alors l’essence même de la conception. Torturer le verre c’est aussi le divertissement des suisses Loris & Livia qui se sont amusés à exposer des verres de cantine Duralex à très haute température jusqu’à ce qu’ils soient comme « ivres ». Vanessa Mitrani quant à elle réinvente la technique du raccommodage en soufflant du verre autour de fils de fer, donnant ainsi un aspect boursouflé et confiné à ses contenants.

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Loris & Livia en collaboration avec Duralex

Quand il n’est pas à l’origine de la création, le design imparfait survient une fois l’objet fini. Cassure, rayure, brèche ou rupture : on mutile volontairement les objets, dont les nouvelles aspérités procurent l’authenticité qu’ils n’avaient pas étant « parfait ». Au Japon, la réparation est un art que l’on nomme kintsugi, qui signifie « jointure en or ». Les grands maîtres le pratiquant rendent encore plus précieux ce qui a été brisé en le réparant avec une colle laquée, sublimée à la feuille d’or. À l’occasion de l’exposition Imparfait – Nobody’s Perfect, le concept-store Merci vend d’ailleurs des kits de réparation kintsugi.

Kit de réparation Kintsugi chez Merci, Paris.

Kit de réparation Kintsugi chez Merci, Paris.

L’imparfait séduit… Dans la décoration et le mobilier, c’est le vintage et le fait de retaper ses meubles en conservant cette touche vieillie, usée par le temps. Dans la mode, ce sont les beautés étranges, les visages cassés et les défauts qui sont sublimé. En 2006, John Galliano, alors directeur artistique de Dior, faisait défiler les « freaks » comme dans les cirques d’autrefois. Le public aime la difformité car elle touche à l’authentique et offre un spectre de variations dans l’image. L’imperfection a donc un avantage par rapport au beau : celui de la différenciation, comme l’explique Umberto Eco dans son Histoire de la laideur. La figure « laide » ou détériorée se démarque et se remarque, à l’instar du mannequin Winnie Harlow dont la maladie de peau est devenue un atout principal.

La collection printemps-été 2006 de John Galliano pour Dior.

La collection printemps-été 2006 de John Galliano pour Dior.

Elles étaient les plus agressives à vendre des canons de beauté calibrés, les marques sont finalement celles qui nous somment de « venir comme vous êtes ». Avec sa première campagne européenne « #LoveYourImperfections », Meetic s’inspire d’une tendance sociologique promue dès 2004 par la stratégie marketing de Dove avec « The Real Beauty », prônant l’authenticité physique dans les rencontres en ligne. Après l’industrie du complexe, le citoyen doit aujourd’hui assumer ses défauts plutôt que de s’évertuer à les gommer. L’imperfection comme antidote à la perfection, il fallait y penser…

Le mannequin Winnie Harlow atteinte de vitiligo.

Le mannequin Winnie Harlow atteinte de vitiligo.

Le parfait effraye. Sa recherche devant l’éternel est pathologique, en témoigne les heures sombres de l’Histoire illustrées dans une métaphore littéraire signée Boris Vian. Dans son livre « Et On Tuera Tous les Affreux » publié en 1948, le Dr. Schutz veut créer des gens uniquement beaux, lesquels finissent évidemment par tous s’entretuer. Aujourd’hui, c’est la série brésilienne 3% sur Netflix qui interroge sur le prix d’une vie parfaite… Sans spoiler, on peut d’ores et déjà vous dire que non, ça ne vaut pas le coup.

Au moment où le beau est, peut-être, parvenu à sa forme la plus parfaite, la beauté est finalement devenue monotone. Encore au Japon, la philosophie du wabi-sabi, quintessence de l’esthé­tique japonaise, vante la beau­té des choses imparfaites, modestes et éphémères. « Au-delà du souci antigaspillage, les usagers recherchent dans ­le design imparfait une nouvelle relation plus personnelle à l’objet », analyse la designer et chercheuse Estelle Berger. « L’unique et l’exceptionnel se manifestaient jusqu’ici trivia­lement par une rareté organisée et un prix en rapport. Les objets porteurs de variations font ressentir la préciosité différemment. Ils offrent cette ­opportunité de donner un sens plus intime et modeste à ce qu’on appelle le luxe. »

Alizee Perrin

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