Alber Elbaz et Lanvin, la rupture ?

3 novembre 2015 - Fashion

Après la séparation de Christian Dior et Raf Simons, un véritable séisme remue la planète fashion. Le 28 octobre dernier, WWD annonçait le départ du designer star de Lanvin, après 14 ans d’une collaboration ayant tiré de sa torpeur la plus ancienne Maison française en activité. Avant même d’être rendue publique, la nouvelle voyait déjà le divorce consommé. Bureaux vidés, Alber Elbaz parti, salariés esseulés ; le choc de ce nouveau départ creuse la brèche initiée au coeur de la scène créative française.

Alber Elbaz, défilé printemps-été 2016

Alber Elbaz, défilé printemps-été 2016

Chaque jour est une page blanche que je dois emplir d’un rêve” déclarait Lanvin à l’occasion de la sortie de son livre anniversaire couronnant dix années de création au sein de la Maison française. Quatre ans plus tard, le rêve s’arrête. À 54 ans, le créateur israëlo-américain confirme le divorce “sur décision de son actionnaire majoritaire” dans une note laissée à la presse. Recruté par madame Shaw-Lan Wang en 2001 après son rachat de la maison à L’Oréal, le duo avait réussi à redresser les finances du label après trente années de perte. Pleinement investi dans le succès et la notoriété fraîchement retrouvé de Lanvin, Alber Elbaz révélait de grandes ambitions. Après la vente des parfums et cosmétiques Lanvin en 2007, il ne cache pas son désir de développer une gamme de maroquinerie ainsi qu’un réseau de boutiques en propre. Se heurtant au refus de Madame Wang  , Alber Elbaz manifeste, dit-on, son mécontentement face à la stratégie de la Direction ; le désaccord se creuse entre la gouvernance et le Directeur Artistique. 

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Lanvin, Paris 07/15

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Lanvin, Paris 07/15

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Lanvin, Paris, 07/15

Arrivé en France en 1996, Alber Elbaz avait gravi les marches de la célébrité chez Guy Laroche puis Saint Laurent, appelé par Pierre Bergé lui-même pour assurer la direction artistique du prêt-à-porter femme, jusqu’à ce que Gucci ne rachète l’enseigne ; provoquant dans le même temps le départ de son designer. C’est à ce moment que Lanvin cueille sa perle. Débute alors une longue et belle histoire de création. Pétillant, malicieux, modeste, imaginatif, Alber Elbaz dépasse ses fonctions de couturier et devient indissociable de l’âme Lanvin, qui finit par intégrer son nom à son logo. Ses délicieuses illustrations, ses noeuds, ses broderies d’exception, ces femmes qu’il rend belles… Alber Elbaz a su déployer son talent sans retenue, faisant du vêtement un art de vivre, entre modernité sublime et classicisme maîtrisé, mais toujours dans le souci de rendre heureuse celle qu’il habille. Sur tous les fronts, il met un point d’honneur à composer lui même les vitrines Maison, connues pour leurs mises en scènes poétiques et joueuses…

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Exposition « Manifeste » d’Alber Elbaz à la Maison Européenne de la Photographie de Paris

Exposition "Manifeste" d'Alber Elbaz à la Maison Européenne de la Photographie de Paris

Exposition « Manifeste » d’Alber Elbaz à la Maison Européenne de la Photographie de Paris

Pourtant, cette légèreté semblait avoir déserté le coeur d’Alber Elbaz ces jours-ci. Préoccupé par la tournure actuelle du monde de la mode, lassé de ce fashion circus, il ne maquillait pas sa critique lors de son exposition “Manifeste”. Installée à la Maison Européenne de la Photographie de Paris jusqu’au 31 octobre, celle-ci s’ouvrait sur les mots suivants : “Nous visons à travers nos écrans. Nous ne regardons plus, nous filmons. Nous n’écoutons plus, nous enregistrons. Nous ne parlons plus, nous téléchargeons”. Il n’avait pas non plus manqué d’asseoir ses inquiétudes au Fashion Group International’s Night of The Stars Gala de New-York. Face à Meryl Streep, il constatait gravement la tournure des évènements : “Nous, les designers avons débuté nos carrières en tant que couturiers, avec des rêves, des intuitions et des sentiments. Les questions que nous nous posions alors étaient : Qu’est ce que veulent les femmes ? De quoi ont-elles besoin ? Que pouvons-nous faire pour rendre leurs vies meilleures ? Voilà ce que nous faisions. Et puis, le métier changea, nous sommes devenus directeurs artistiques. Puis il changea à nouveau et nous voici devenus désormais des faiseurs d’images. Notre rôle consiste à s’assurer que nos créations rendent bien à l’écran. Il faut faire exploser l’écran, voilà la nouvelle règle. Mais aux cris, je préfère le murmure qui, j’en suis persuadé, se prolonge et perdure».

Alber Elbaz et Meryl Streep au Fashion Group International's Night of the Stars Gala

Alber Elbaz et Meryl Streep au Fashion Group International’s Night of the Stars Gala

Est-ce un écho aux nouvelles stratégies de communication quelque peu racoleuses qui hissent le designer au rang de people, à la manière d’Olivier Rousteing, génie de la promo qui devient sa propre marque aux côtés de Balmain ? Alber Elbaz, discret, n’en dira pas plus, mais déploie son discours jusque dans son dernier défilé printemps-été 2016, un autre “manifeste”, qui dénonçait finement l’ère digitale en réintroduisant la patte humaine dans ses créations ; laissant volontairement les lignes blanches des points de bâti dans les plis d’une jupe, créant un collage de dentelles élégamment trivial, le tout souligné par une ouverture de show en noir et blanc et volumes à tendance 2D, qui finit par laisser jaillir la main du maître dans une pluie de paillettes, d’imprimés et de plissés colorés…

Alber Elbaz / Lanvin_Manifeste, à la Maison Européenne de la Photographie

Alber Elbaz / Lanvin_Manifeste, à la Maison Européenne de la Photographie

Lanvin, collection printemps-été 2016

Lanvin, collection printemps-été 2016

Lanvin, collection printemps-été 2016

Lanvin, collection printemps-été 2016

Lanvin, collection printemps-été 2016

Lanvin, collection printemps-été 2016

Alber Elbaz est-il l’élu de Dior ? Déjà approché après le licenciement de John Galliano en 2011, il n’avait pu se résoudre à rejoindre les rangs du pur-sang d’LVMH en raison d’une clause de son contrat chez Lanvin. Qui plus est, sa méfiance envers les grands groupes de l’industrie pourrait bien ralentir sa décision. Pourtant, on raconte que son départ de Lanvin est déjà suivi par nombre de collaborateurs de longue date. Directrice de communication, directrice des relations publiques… Ces personnages clés pourraient bien avoir pris la lourde décision de le suivre dans sa nouvelle Maison – quelle qu’elle soit. Quant à Lanvin, l’entreprise assure la réorganisation face à plusieurs centaines de salariés sous le choc, demandant le retour de son Directeur Artistique.  En attendant, la pré-collection automne 2016 sortira comme prévu. Sa réalisation a été confiée à Chemena Kamali, ex Chloé, qui a rejoint la Maison il y a 15 jours pour occuper le poste de directrice du style auprès d’Alber Elbaz.. Quant à sa relève… Rien ne va plus, faites vos jeux !

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