Génération Gay-Hop

13 janvier 2015 - Fashion

Bomber 90’s et Timberland aux pieds, ces temps-ci l’ombre d’Eminem ou de Lil’ Wayne changent de corps et de mentalité. Longtemps associé au machisme et à l’homophobie, le hip-hop, summum de l’expressivité musicale, connaît son moment de gloire alors que des heures sombres ternissent quelque peu l’espoir. Et pendant que les différences se creusent jusqu’à s’enterriner, les héritiers du hip-hop réécrivent les chants de culture ghetto sous un angle nouveau. Nourrie au style street et au flow rappé, la génération gay-hop, celle des libertés sexuelles à l’inconditionnel, opère d’incroyables transferts. Du hip-hop à la mode il n’y a qu’un pas, et vice versa… Voilà ce que semblent clamer million dollars rappers et homo friendly newcomers.

Le gay-hop de Riccardo Tisci pour Givenchy, automne-hiver 2015

Le gay-hop de Riccardo Tisci pour Givenchy, automne-hiver 2014/2015

Casquette vissée, sneakers chaussées, c’est dans les allées du Faust que vous les verrez défiler. High fashion sensibility, cet héritage mode coule dans leurs veines. Nouveaux bad boys du style, ils veillent jusque tard dans la nuit de ce nouveau club parisien, usant t-shirt basket style, denim travaillé et sweats d’université détournés. De Pigalle à Eleven Paris, nombreuses sont les marques hype à délaisser l’androgynie rock pour le loose hip-hop. Les cheveux longs mêchés laissent place aux profils rasés et les plus doux agneaux réclament leur part du gâteau street, du souffreteux new chic. Longtemps marginalisé et arboré par les « vrais », le style street se démocratise et les plus homos d’entre nous finissent par refuser les slims moulés torturant leurs parties. Non ! Aux vêtements engoncés désastreux au porté. Oui ! Aux pièces XXL et à l’aisance assumée. Désormais c’est un fait, les gays s’habillent façon gros durs. Comme Marc Jacobs, ils sculptent leur anatomie et décomplexent leur dégaine d’un twist hip-hop, portés par des stylistes comme Riccardo Tisci ou Jérémy Scott au bras duquel s’affiche fièrement le molosse A$AP Rocky. Autrefois anti-fashion, le hip-hop est le nouveau dada de la génération gay-hop.

Wiz Khalifa et Kate Moss incarnent la génération gay-hop d'Eleven Paris, automne-hiver 2014/2015

Wiz Khalifa et Kate Moss incarnent la génération gay-hop d’Eleven Paris, automne-hiver 2014/2015

Inversement, le hip-hop se décomplexe quand la mode se décontracte et les grands noms de l’industrie assument leur reconversion mode comme un featuring féroce. Kanye West, Jay-Z et même Booba…. Quand certains affolent front row des défilés comme ils chauffent les bancs des matchs de NBA, d’autres s’aventurent en création. Et si Kanye West tentait jadis une intrusion dans l’industrie fashion, d’autres sont aujourd’hui à la tête d’un fortune mode estimée à 185 millions d’euros comme Booba, rappeur derrière la griffe Unkut. Longtemps aux mains d’une communauté largement féminine ou gay, la mode n’est plus ce « truc tabou » qui menace la masculinité, surtout quand quelques poids lourds du hip-hop revendiquent des mantras homo friendly… Leader du mouvement gay-hop, Nicki Minaj laisse planer le doute sur sa flexibilité sexuelle et n’hésite pas à prononcer le mot défendu dans le titre « Go Hard » en chantant « I only stop for pedestrians or a real, real bad lesbians ». On est loin des Mylène Farmer et autres Mariah Carey

Né dans les années 70 pour dénoncer les conditions de vie du ghetto, le hip-hop étend à présent son discours à de nouvelles revendications. Quand Macklemore et Ryan Lewis chantent « Live on ! And be yourself » dans «Same Love », quand Kanye West glamourise l’homosexualité en établissant le mot «gay » comme le nouveau « swagg » en 2005, ou quand Franck Ocean – incontournable voix hip-hop – opère un coming out magistral en postant un texte sur son Tumblr en 2012, il se passe décidément quelque chose de probablement historique… Hasard du calendrier ou heureuse mutation des mentalités, depuis le début des années 2000 se développe une scène « homo hop ». Brisant l’archétype du rappeur énervé qui gesticule devant une demi-douzaine de biatch quasi nues lors d’un carwash des moins efficaces, la communauté gay se construit petit à petit dans ce milieu historiquement homophobe.

Le coming out du rappeur gay-hop Frank Ocean

Le coming out du rappeur gay-hop Frank Ocean

LE1F, Mykki Blanco, Zebra Katz, THEEsatisfaction… L’intolérance enragée n’est plus la condition requise au curriculum vitae d’un bon rappeur et l’on voit même apparaître de véritable festivals homo hop comme le « Homo Revolution Gay Hip Hop Tour » ou le « Peace Out Homo Hop Festival ». Nouvelle sensation de la génération gay-hop, le rappeur travesti Mykki Blanco ringardise les provocations sexuelles de Christina Aguilera, fière de sa surenchère vulgaire qui doublait les « r » dans « Dirrty », avec son clip « Wavvy » au dédoublement de consonne évocateur. Et le très hipster Zebra Katz autoproclamé « Dancehall queen » assène ses propos graveleux sur bande-son minimale et remake psyché du clip « Baby One More Time », douce berceuse de notre enfance fredonnée par Britney.

Désinhibés par la génération gay-hop, les flow ghetto prônent aujourd’hui une diversité hier rejetée, les looks s’hybrident et se sophistiquent, modernisant le beat. L’homosexualité et la mode infusent le hip-hop quand le hip-hop met la mode sous perfusion. Mais au-delà du métissage sexuel, cette abolition des frontières humaines est un vrai discours sur la liberté à la voix d’expression toute trouvée.

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