LA MODE RENAÎT DE SES FILS

7 mars 2017 - Fashion

La Fashion Week est toujours une occasion pour les créateurs d’afficher leur engagement en plus de leurs collections. Messages anti-Trump à New York, discours féministe à Londres ; à Milan c’est le thème de la sur-consommation et du recyclage qui a inspiré les designers, porté par Jérémy Scott pour Moschino. À l’heure où les géants de la fast-fashion sont au sommet de leur production, une prise de conscience entraîne des mouvements éco-responsables. C’est le cas de l’upcycling : le fait de transformer une pièce pour faire évoluer son style, sa fonctionnalité ou tout simplement lui donner une seconde vie…

bonobo jeans rebirth

PRÊT-À-RÉCUPÉRER

Il y a 7 ans, Bonobo Jeans était la première marque à proposer un programme de collecte de vêtements avec un engagement honorable : créer des emplois durables et recycler du textile toute l’année. Plusieurs lui ont depuis emboité le pas comme H&M, Zara, And Others Stories avec le même principe pour tous : un bon d’achat en échange d’un sac de trois vêtements minimum, tous styles, matières et marques confondus.

Bonobo Jeans et H&M vont même plus loin que la simple collecte en imaginant des collections fabriquées grâce aux vêtements recyclés. Il y a 2 ans à l’occasion de la Semaine du Développement Durable, Bonobo présentait « Rebirth », sa ligne de nouveaux jeans créés à partir d’anciens. L’enseigne s’entour de deux partenaires clés pour concevoir ces articles : l’association Le Relais, qui collecte les jeans usagés et les prépare au recyclage et La Filature du Parc, l’une des dernières filatures françaises experte du recyclage basée dans le Tarn. Engagée depuis 2013 dans une mode éthique avec sa ligne « Conscious », H&M propose désormais « Close the Loop », une collection entièrement réalisée à base de coton et laine recyclés provenant des textiles qui ont été rapportés en magasin.

Natalia Vodianova, nouvelle égérie de la ligne Conscious de H&M

Le recyclage s’ancre donc comme une tendance de fond, mais les consommateurs vont-ils suivre ? Aucun doute concernant les consciences, l’éco-responsabilité étant particulièrement dans l’air du temps depuis plusieurs années. Mais pour ce qui est des ventes, c’est une autre histoire. L’enjeu des collections recyclées est double. Tout d’abord la question technique : il est très compliqué de réaliser une gamme nouvelle à partir d’une ancienne. Cela nécessite de transformer les jeans collectés en fibres de coton puis en fils avant de les renvoyer en usine pour l’assemblage, avec au milieu le problème des coutures, boutons et autres rivets. « C’est simple, il nous a fallu deux ans de travail pour aboutir à Rebirth » résume Xavier Prudhomme, directeur général de Bonobo Jeans.

Second pari : la qualité. Il est impossible de concevoir ces collections responsables en 100% coton. Rebirth chez Bonobo doit intégrer 50% de polyester recyclé pour une bonne tenue du produit quand H&M se contente d’inclure dans Close the Loop 20% de fibres recyclées. Résultat, la qualité est tout de même présente mais le surcoût de fabrication est immanquable. Pour le moment, ces deux enseignes ont choisi de le prendre à leur charge, mais pour d’autres qui n’ont pas les mêmes moyens, cela peut être un frein considérable…

LE SPÉCIALISTE DU RECYCLAGE

Plus d’une soixantaine de marques (H&M, Levi’s, Adidas, etc.) collaborent avec I:CO, l’entreprise suisse experte du tri et du recyclage. Chaque année, les trois usines en Allemagne, aux États-Unis et en Inde traitent des milliers de tonnes de textile, mais ce n’est toujours pas assez par rapport aux 3 millions de tonnes jetées en Europe, et 12 millions aux États-Unis. Chez I:CO, la logistique est millimétrée : près de 30 camions déchargent chaque jour des habits qui sont ensuite numérotés pour assurer un suivi informatique. Le tri est effectué manuellement par plus de 700 employés qui se relaient sur trois tranches horaires jour et nuit. « Nous décidons seulement à la fin dans quel marché les vêtements seront envoyés en fonction de la demande spécifique à chaque pays. Concrètement, hors de question d’envoyer des doudounes en Afrique » explique le responsable. On y recycle même la poussière, compactée en briquettes qui sont ensuite revendues à l’industrie papetière. Chez H&M, plus gros partenaire de I:CO, la collecte a atteint en 2016 plus de 3,6 millions de kilos de textiles en France, ce qui a permis à l’enseigne de reverser quelques 72.700 euros à l’Unicef.

Dans l'entreprise I:CO, spécialiste du tri et du recyclage

Dans l’entreprise I:CO, spécialiste du tri et du recyclage

tri et recyclage ICollect

UN COURANT ISSU DU VINTAGE

La tendance de l’upcycling – faire du beau avec du vieux – vient des pays anglo-saxons, où l’intérêt pour le vintage est particulièrement vif. Porté par le new-yorkais Reformation (« we make killer clothes that don’t kill the environment ») qui repose uniquement sur le principe de l’upcycling, Rokit au Royaume-Uni dispose d’une ligne « Rokit Recycled » fabriquée à partir d’anciens vêtements. Par exemple, un jean déchiré importable est transformé en mini-jupe grâce à des empiècements provenant d’une vieille chemise pour homme… 

La marque Reformation, fondée sur le principe d'upcycling

La marque Reformation, fondée sur le principe d’upcycling

Episode, chaîne de vintage néerlandaise est elle aussi pourvu d’une ligne « Reworked ». À Paris, la boutique Kiliwatch propose la même initiative avec sa gamme « Culture Vintage ». Sur internet aussi l’upcycling fait des émules. « ASOS Reclaimed Vintage » présente une sélection de pièces de seconde main retravaillées pour coller aux tendances actuelles…

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ASOS Reclaimed Vintage

Cet engouement pour la récup’ va de paire avec le mouvement do it yourself. Si l’upcycling génère un coût plus élevé qu’une fripe classique en raison de la main d’oeuvre, des tutoriels vidéos sur Youtube permettent d’apprendre à transformer ses vêtements soi-même. À Paris, il existe même des cours pour apprendre en groupe grâce à une initiation au surcyclage. La créatrice Gaëlle Constantini ouvre son atelier le temps d’un après-midi pour accueillir une masterclass d’upcycling. « Les participantes apportent le linge dont elles ne veulent plus se servir. Elles ont chacune un patron et on leur apprend à couper et coudre à l’aide d’une machine ou à la main ».

REDONNER VIE À UNE PIÈCE

Petit Bateau se lance dans l’occasion ! L’enseigne du groupe Rocher poursuit son intérêt pour l’économie circulaire avec un espace de vente de produits d’occasion sur son application. En offrant une seconde vie à ses articles, Petit Bateau communique aussi sur la solidité et la durabilité de ses créations tout en développant une communauté de clients vendeurs et acquéreurs… Les clients s’organisent librement pour l’expédition et le paiement de leurs articles, Petit Bateau ne prend pas de commission sur les transactions.

Redonner vie à une pièce, c’est l’opportunité pour une griffe de luxe de refaire parler de ses classiques. Parmi les plus audacieuses, Hermès lançait le HermèsMatic il y a peu, une opération « bain de jouvence » pour ses célèbres carrés de soie. Des mini-laveries gratuites installées dans différentes villes d’Europe permettaient aux propriétaires des fameux foulards de les surteindre en bleu jeans ou rose fuschia, rajeunissant ainsi la pièce iconique et favorisant la transmission de « mère en fille » chère à l’enseigne. L’évènement devrait arriver à Paris dans le courant du premier semestre 2017.

Sur le créneau de l’occasion de luxe, Vestiaire Collective incarne une success-story française depuis 2009. Le leader européen de la vente en ligne de vêtements récupérés présente une croissance insolente de 70% chaque année. En donnant une visibilité à des produits parfois rares, le site leur permet une deuxième vie. Si elles auraient pu se montrer réticentes, les marques de luxe souhaitent finalement collaborer pour essayer de comprendre le marché de l’occasion. Certaines d’entre-elles ont signé une charte anti-contrefaçon avec Vestiaire Collective. Elles ont ainsi accès au back-office afin d’assurer l’authenticité des produits. Certaines proposent  d’ailleurs de venir former les équipes pour identifier les vrais des faux. Le site connaît un tel engouement que même Kim Kardashian y est vendeuse. En twittant « I’m obsessed with Vestiaire Collective », elle rapportait plus de 20 000 nouveaux membres à la communauté…

vestiaire collective

Vestiaire Collective : dépot vente luxe, mode d’occasion

Si le luxe en est encore à ses balbutiements sur le domaine de la récupération et de la rénovation, le streetwear en est étrangement presque au même stade. Ce sont finalement les sneakers, devenues de véritables accessoires de mode, qui permettent une entrée dans la tendance grâce au développement des ateliers de nettoyage. Inspirés par les américains, de jeunes entrepreneurs français se sont lancés sur le créneau, proposant de nettoyer, réparer voire customiser une paire de baskets, celles-ci étant souvent refusées par les cordonniers. « Sur un marché à plus de deux milliards d’euros de chiffre d’affaires, le constat était vite fait » relève David Mensah, co-fondateur de Docteur Sneakers à Toulouse.

L'atelier de nettoyage de sneakers Jason Markk à Los Angeles

L’atelier de nettoyage de sneakers Jason Markk à Los Angeles

Recyclage et récup’ : une tendance qui s’annonce paradoxalement très lucrative…

Alizee Perrin

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