Pret-a-porter, sur place ou a emporter ?

10 mars 2015 - Fashion

Depuis quelques saisons, le jeu des chaises musicales qui agite les créateurs de mode s’accompagne d’un étrange regain de raisonnable. Auparavant élitistes, voire hermétiques, les présentations du fashion month deviennent étrangement abordables, terriblement désirables. Et les défilés automne-hiver 2015 sur le point de s’achever viennent confirmer la tendance. Sur place ou à emporter, le défilé est consommable à l’instant T, le prêt-à-porterprêt-à-portable

Viktor & Rolf, dernier défilé prêt-à-porter, automne-hiver 2015

Viktor & Rolf, dernier défilé prêt-à-porter, automne-hiver 2015

… N’en déplaise aux grandes figures de la Haute Couture. Les défilés de mode, non contents de dicter beau temps ou mauvais temps, subissent actuellement une évolution telle que certains jettent les armes de ce nouveau prêt-à-porter portable. Trop éloignée de leur propre vision de la mode – antérieure au gluten free et à l’Apple Watch – leur façon de créer s’accommodait mal aux délais contre-créatifs d’une mode 24/7, et Jean-Paul Gaultier ou Viktor & Rolf d’abandonner, invoquant un rythme effréné, quand rentabilité évince créativité.

Louis Vuitton par Nicolas Ghesquière,  collection printemps-été 2015

Louis Vuitton par Nicolas Ghesquière, collection printemps-été 2015

Depuis plusieurs saisons, les collections, assagies, semblent avoir atteint l’âge de raison. Le prêt-à-porter assume sa vraie nature.
C’est un fait, le vêtement se voit, se paye, se porte. La mode se consomme, vite et bien, comme un délicieux burger étoilé, largement décomplexée par l’arrivée de Nicolas Ghesquière chez Louis Vuitton, prétendant proposer “des vêtements qui s’intègrent dans la vie, pas qui la définissent” ; aborder “le vêtement  avec l’idée d’une garde-robe que l’on peut mélanger librement”, autrement dit comme une suite harmonieuse de vêtements, non comme une collection de mode. 

La nouvelle ère Maison Margiela, collection automne-hiver 2015 par John Galliano

La nouvelle ère Maison Margiela, collection automne-hiver 2015 par John Galliano

Nouveau syndrome de la modernité, le prêt-à-porter se prend au mot et ne prend plus de risques. Crise oblige, la déraison est boudée. Le leitmotiv ? Achète, achetons, achetez. “Plus vous êtes modes, plus vous êtes niches, moins vous vendez” explique le consultant mode et luxe Jean-Jacques Picart, balayant d’une traite les derniers espoirs de retrouver un jour les extravagances culottées d’un Margiela. Au contraire, la période se veut rassurante, familière : les rééditions pleuvent, le vintage est roi. Une petite robe esprit vintage britannique rajeunit de dix ans sous la coupe de Saint Laurent. Elle est le nouveau specimen du prêt-à-portable. Et ce léger goût de déjà vu ravit les pupilles de l’acheteur luxe émoussé, qui gonfle de près de 40% la croissance de la griffe engendrée par le roi Slimane. Garanti 100% pur portable, le prêt-à-porter n’en perd pas de vue ses truffiers du chic à l’affût et les géants du luxe contemporain Louis Vuitton, Bottega Veneta, Céline, se lancent à corps et à coeur dans cette simplicité finement exécutée. 

Saint Laurent, collection automne-hiver 2015 par Hedi Slimane

Saint Laurent, collection automne-hiver 2015 par Hedi Slimane

Matière, coupe, tombé : une chemise blanche prend des airs supérieurs sous les mains expertes des nouveaux créateurs, un jean used fait table rase de son passé ouvrier et travaille son porter. L’intemporalité, digne héritière de la vague vintage, contemporaine de son pendant extrême normcore, file et se profile des jours heureux. L’exquise élégance de l’essence d’un bomber, d’un tailleur ou d’un perfecto terrasse la fantaisie, autrefois légion, d’une enveloppe vestimentaire non identifiée, façon Comme des Garçons Automne-hiver 2015.

Comme des Garçons, collection automne-hiver 2015

Comme des Garçons, collection automne-hiver 2015

Indéniablement, le prêt-à-porter des podiums se démocratise et vise un langage universel, à l’audace adoucie. “C’est une fabuleuse occasion d’atteindre une clientèle plus large”, s’exprimait hier Bill Gaytten, Directeur Artistique de John Galliano depuis 2011, concernant le repositionnement récent de la marque désormais contemporain haut-de-gamme.

J.Crew collection automne-hiver 2015

J.Crew collection automne-hiver 2015

Suivant la mouvance établie outre-atlantique et sa quête du basique ultra-chic, le prêt-à-porter des fashion week est pragmatique. GAP et Jenna Lyons pour J.Crew ayant insufflé aux labels luxe, entre autres, la noblesse de l’uniforme, le hiatus établi entre le défilé et la vitrine tend à s’amenuiser. Il y a peu, le défilé de mode représentait encore 40% de vêtements « image ». C’était aux vitrines des magasins de parler mode concrète, pièce palpable, prêt-à-portable, en réinterprétant les It du défilé dans un esprit plus accessible, plus commercial. Aujourd’hui, le défilé se retrouve presque stricto sensu en vitrine, avec pour seule différence un merchandising exacerbé, époustouflant, prenant le relai du défilé “image”.

Burberry, collection automne-hiver 2015

Burberry, collection automne-hiver 2015

La saisonnalité bouleversée, les collections doivent plaire au premier coup d’oeil pour déclencher l’acte d’achat, le “love at first sight”, et ce système hautement commercial a engendré des commerciaux, ces nouveaux créateurs au sang marketing. Jenna Lyons (J.Crew) et Christopher Bailey (Burberry), ayant tous deux la double casquette de Directeur de Création et Directeur Général, ont mis fin avec brio au mythe du créateur et du génie divin. L’artisan a remplacé l’artiste. 

Céline, collection automne-hiver 2015

Céline, collection automne-hiver 2015

Moins de mode, plus de vêtements, c’est précisément ce que clamait en février Li Edelkoort, directrice du bureau de style Trend Union, et Miss météo des tendances, dans son discours-manifeste “Anti-fashion”, prononcé en introduction à la présentation des tendances automne-hiver 2016-2017. Dénonçant une mode démodée, qui persiste à former des créateurs dans le culte de l’individualité alors même où la génération Y, et bientôt X, se nourrit de partage et de réseaux sociaux. Lidewij Edelkoort, elle, l’assume : “notre fashion system est complètement obsolète”.

Bottega Veneta, collection automne-hiver 2015

Bottega Veneta, collection automne-hiver 2015

Tuée par le marketing et les ventes parallèles de parfums et accessoires – beaucoup plus rentables – la mode forcée de s’adapter a désacralisé sa force créative, réhabilité le vêtement. Rude, mais réaliste, la prévision le dit : “Les vêtements seront la réponse au fashion system qui s’est déréglé”.

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Burberry, London, Février 2015

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Burberry, London, Février 2015

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J.Crew, NYC, Février 2015

Louis Vuitton, Paris, February 2015

Louis Vuitton, Paris, Février 2015

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