IRVING PENN, « CENTENNIAL »

21 septembre 2017 - Inspiration

Il aurait eu cent ans cette année. Après le Metropolitan Museum de New York, la rétrospective Irving Penn fait escale à Paris avant Berlin et Sao Paulo, l’occasion de se replonger dans les abysses de ce “Centennial”,  artiste et photographe du XIXème siècle qui a su en faire jaillir la vérité des traits dans une oeuvre aussi éclectique que prolifique.

Self portrait Irving Penn

 

Première grande rétrospective européenne consacrée à Irving Penn depuis son décès en 2009, “Centennial” dépose ses précieux tirages au Grand Palais, en pleine ère millennial. Dévoilant toutes les facettes de l’artiste, à la fois portraitiste, photographe de mode, de nature morte, documentaire, et artiste du nu, l’exposition révèlera jusqu’au 29 janvier quelques 238 photographies, des originaux pour la plupart, Penn n’ayant jamais autorisé aucun tirage d’exposition. De ses premières photographies de rue aux clichés de voyage, des quelques oeuvres en couleur à sa dernière image, une cafetière à trois étages, Irving Penn a photographié avec la même attention anonymes et icônes du grands monde, femmes nues et débris de cigarette dans un noir et blanc tirant sur le sépia, symptomatique de ce Rembrandt de la photographie nourri de surréalisme. Pourtant, Irving Penn ne s’était pas destiné à une carrière de photographe…

Shop Window, Irving Penn, 1942

Shop Window, Irving Penn, 1942

Frère du réalisateur Arthur Penn (Bonnie & Clyde), il étudie d’abord le design. Auprès de l’un de ses professeurs, Alexey Brodovitch, directeur artistique du Harper’s Bazaar, il apprend rigueur et modernité graphique. Il s’imagine d’abord peintre et c’est avec la vente de quelques dessins qu’il s’achète un Rolleiflex à 21 ans. Mais en 1942, après un voyage au Mexique pour se consacrer à la peinture, il décide de détruire ses tableaux et publie dans la revue surréaliste VVV ce qu’il considère être sa première photo “sérieuse”, un plan serré sur une vitrine fatiguée, qui révèle derrière fêlures et poussières un bataillon de balais toujours debout…

Irving Penn pour Vogue US, 1950

 

Yves Saint Laurent par Irving Penn, 1957

Yves Saint Laurent par Irving Penn, 1957

Considérant l’appareil photo comme un “aide-mémoire”, il se lance véritablement en 1943 avec le soutien d’Alexander Liberman, assistant Directeur Artistique du Vogue US pour qui Irving Penn réalise sa première couverture. Embauché par le magazine en 1947, il enchaîne les portraits de célébrités et réalisera 165 couvertures en cinquante ans. Dali, Hitchcock, Hepburn, Picasso, Duchamp, Stravinski, le jeune Saint-Laurent… Quand Richard Avedonsaisit l’instantané, moi j’essaie de saisir la vérité” disait-il, rompu à l’exercice mais toujours virtuose, dans sa poétique comme dans ses techniques.

Irving Penn - Yves Saint-Laurent - 2005

Irving Penn – modèle d’ Yves Saint-Laurent – 2005

Irving Penn- Beauty

Irving Penn- Beauty

Francoise Rubartelli for Irving Penn-1968

Francoise Rubartelli for Irving Penn-1968

Utilisant des méthodes de tirage quasi artisanales et des techniques photographiques anciennes, son travail possède toute une dimension plastique qui fait de lui un artiste total. “Je reste frappé par la diversité et l’incroyable effort de cet homme à embrasser l’univers de la création”, écrira Alexander Liberman en introduction du recueil photographique “En passant”. “N’importe quelle oeuvre de Penn, dans n’importe quel domaine, manifeste une exigence esthétique incontournable. Il savait qu’il était un très grand artiste, il en était fier.”, confiera Peter Galassi, chef conservateur de la photographie au MoMa. Et si la photo est sa matière première, il reviendra à la peinture en 1985, après 43 ans d’abstinence, l’art comme de l’or au bout des doigts.

Irving Penn – Nudes – 1993

À la fin des années 40, ce sont ses talents de sculpteur qui transparaissent dans une série de photographies de femmes nues aux postures étrangement travaillées et à la peau blanchie artificiellement. En pleine vague pin-up, cet anti-glamour constitue une rupture radicale et ces images ignorées ne seront exposées qu’en 2002.

Marchande de Ballons, Irving Penn, 1950

Marchande de Ballons, Irving Penn, 1950

Photographe aux allures de sculpteur, Irving Penn est un obsédé de la lumière, un “illuminé”, pour Paolo Roversi, et alors que la photo de rue est en plein essor, il se prend d’affection pour le studio et un rideau peint à l’aspect marbré, sa toile de fond comme leitmotiv. Dans ces décors dépouillés, il fait naître une théâtralité sensationnelle, et l’immédiateté de ses portraits saisit par la profondeur du regard, la finesse des traits. Défait du superficiel, il évoque l’essentiel avec une élégante simplicité… “Il y a quelque chose de magique à voir que tout l’imaginaire qu’il a créé, du top model au guerrier Tambul, est né devant le rideau le plus simple, le plus usé, trouvé à Paris en 1950” confie Jérôme Neutres, commissaire de l’exposition pour la partie française.

Les Engants de Cuzco, Irving Penn, 1948

Les Enfants de Cuzco, Irving Penn, 1948

Son attachement au sujet est un accomplissement créatif, et Irving Penn, tantôt socialite, tantôt aventurier, ne fait point de différence entre establishment et petits métiers ; sa série la plus fournie dans laquelle il captera l’essence du chauffeur de locomotive, de l’égoutier, ou de la marchande de ballons… Comme un révélateur, son studio devient nomade en 1948. À Lima, après une série de photos de mode en extérieur pour Vogue, il s’installe dans un atelier de Cuzco et photographie des centaines de portraits de locaux en tenue traditionnelle. Parmi elles, “Les Enfants de Cuzco”, saisissante de vérité dégage la caractéristique-même du travail d’Irving Penn, “photographe de la dignité” selon Paolo Roversi. “(…) soustraire plutôt qu’additionner. Il s’occupe de l’essentiel de son sujet, pas question de l’enrober ou de l’ornementer”, dit-il. Plus tard, dans les années 60 et 70, sa fascination pour les cultures lointaines le mènera au Bénin, où il fabriquera un studio démontable dans une tente de 30 mètres carrés, puis en Nouvelle-Guinée et au Maroc où le studio l’accompagne également. 

Irving Penn

 

After Diner Games, Irving Penn, 1947

After Diner Games, Irving Penn, 1947

La seconde moitié de sa carrière dévoile un travail plus éloigné du portrait, mais toujours profondément attaché au sujet. Réalisée en 1972, sa série sur les mégots fascine et interroge : ses gros plans sur les résidus de cigarettes tirés en grand format platinium d’une qualité rare font naître “la poésie […] dans l’élément le plus repoussant du rebut” (Jérôme Neutres)…

Mégots, Irving Penn, 1972

Mégots, Irving Penn, 1972

Mais en dépit d’une oeuvre plurielle et tentaculaire, la signature d’Irving Penn, une vérité poétique, silencieuse quoique éloquente, reste invariablement présente.

© dailyshopwindow.com | http://bit.ly/2wJlkyd