Press: Paper VS Web

12 mars 2015 - Inspiration

Morte et enterrée depuis bien longtemps par des prévisions accablantes, la presse papier observe pourtant un puissant regain de vitalité à l’horizon 2015… Face au succès éclatant des magazines gratuits comme Stylist ou H&M Magazine, journalistes et éditeurs semblent avoir revu leur espoirs à la hausse. Retroussant les manches, ils développent aujourd’hui de nouveaux magazines ou rééditions collectors et harponnent toute notre attention. Récent mais bien présent, le phénomène papier paraît une réponse bien à propos au tournant de l’ère 100% digital. La Presse est morte, vive la Presse !

Stylist (janvier 2015)

Stylist (janvier 2015)

La fin de la première décennie 2000 promettait pourtant, cruelle, la disparition de ces formats papiers, en perte de vitesse. La crise aidant, Internet l’achevant, elle ne parvient à faire face aux alléchantes news gratuites des webzines. En 2013, comme un couperet, la nouvelle tombe : L’Express et le Nouvel Observateur viennent de passer sous le seuil critique des 50 000 exemplaires vendus. Triste record, cette donnée persuade alors les rédactions de s’exporter corps et âme sur la planète Internet. En friche, les magazines papiers se voient préférer leurs impalpables cousins digitaux. Gratuits ou presque, le rebond numérique se heurte rapidement  à la réalité du rendement. Rapportant peu en raison d’annonceurs encore frileux, il s’accompagne alors d’une prise de conscience tardive mais essentielle : la nécessité de repenser les magazines papiers avec une identité visuelle et éditoriale plus qualitative, pour se distinguer des lectures numériques expéditives. 

Exhibition - The Powder Issue (magazine publié par Colette)

Exhibition – The Powder Issue (magazine publié par Colette)

Le papier monte en gamme, les enquêtes publiées sont fouillées, les reportages photos grandioses… Le travail stylistique et journalistique est revu à la hausse, désormais assumé et revendiqué. Consciente de devoir se démarquer plutôt que d’imiter une réalité numérique divergente, la presse papier développe son nouveau visage. En 2012, les quotidiens et magazines lancent ou relancent des suppléments, vendus avec le magazine habituel…

Porter Magazine - version Papier du magazine numérique de Net-À-Porter

Porter Magazine – version Papier du magazine numérique de Net-À-Porter

Très axés lifestyle, ces suppléments se multiplient pour agrandir le lectorat des magazines et séduire les annonceurs sur un segment qui connaît peu la crise : la mode, le luxe et la beauté. Supposé en crise Le Nouvel Observateur, présente son supplément Obsession. Madame Figaro et l’Express Style sont sous les feux de la rampe et Le Monde dépoussière son supplément M. Les magazines trouvent en leur supplément une renaissance, un lectorat plus jeune et un intérêt certain. Renaissance aussi avec le magazine CR Fashion Book de Carine Roitfeld. Mélange de nouveaux talents, de poids lourds de la photo de mode (Bruce Weber, Mondino, Karl Lagerfeld, Ferrari…) et de publicités, ce magazine de 340 pages, hyper luxe suit les rythmes de la Fashion Week New Yorkaise et sort 2 fois par an. Mardi 3 mars, pour la sortie de son deuxième numéro elle recevait toute la fashionsphère pour la soirée la plus hype de la fashion week.

carine-roitfeld-pour CR fashion book

Carine Roitfeld pour CR Fashion Book

Toujours du côté de New York la rumeur d’un célèbre magazine américain commence à souffler de ce côté de l’Atlantique, inspirant la seconde génération de la presse

New York Magazine (2013)

New York Magazine (2013)

Bienvenue au New York Magazine », titrait le N°2  du supplément de l’Obs rebaptisé O en décembre 2014. Nouvelle formule d’Obsession dédiée aux tendances, le magazine affichait ouvertement la source de sa renaissance, bible de la presse française depuis quelques années… Quinzomadaire ultra créatif, le New York magazine s’impose aisément face aux poids lourds Vanity Fair et New Yorker, empochant au passage une pluie de récompenses. En 2014, celui qu’on considère comme le magazine le plus créatif de la presse américaine se voyait nominé dix fois aux Ellies (trophée des meilleures publications américaines). Pas surprenant que GQ France ait choisi de lui emprunter sa célèbre invention éditoriale “ Approval Matrix”, sorte d’échelle du cool…

New York Magazine Approval MAtrix

New York Magazine Approval Matrix

Hautement recherché à Paris (inutile de préciser que seule la capitale jouit de ses quelques dizaines d’exemplaires bimensuels vendus d’une traite), le New York Magazine propose une insolence qui fait mouche, un style qui pique au vif, et ne s’embarrasse pas de son étiquette rigide de “magazine”. New York Magazine, grâce à son rédac’ chef de talent Adam Moss, fait ce qu’il lui plaît. Vivier d’innovations, son élégance faussement nonchalante et profondément cool a fini par mener des pas triomphants sur la planète Internet, à l’heure ou la presse française se bat contre un courant numérique puissant… Responsable notamment de la publication digitale The Cut dédiée à la beauté, New York Magazine propose une centaine de publications quotidiennes et a enregistré 35% de hausse de son trafic numérique en un an seulement… Cas d’école.

New York Magazine (2013)

New York Magazine (2013)

Symbiose parfaite papier/web, l’arrivée du New York Magazine dans l’univers des rédactions française a déclenché un engouement créatif sans précédent. Parmi les nouveautés de ces derniers mois, on pense à Lui, dont la nouvelle version était célébrée en 2013, mais aussi à Porter, la version papier du célèbre e-shop Net-À-Porter, premier magazine du groupe, inauguré en février 2014 par sa fondatrice Nathalie Massenet. Vendredi dernier, sortait aussi le premier magazine Society de l’éditeur So Press, qui dépoussiérait la presse sportive en 2003 avec la sortie de So Foot et la presse cinéma en 2012 avec la sortie de Sofilm. 

Society N°1

Society N°1

Nouveaux objets de collection, les magazines proposent un rythme de publication beaucoup moins soutenu, invitant le lecteur à flâner sur ses séries photos, à digérer ses reportages. Produits précieux d’un luxe repensé, les magazines encyclopédiques comme Antidote ou Exhibition (le magazine de Colette dont la sortie rythme les fashion week) rassemblent les collectionneurs dans les nouveaux lieux de la mode comme la librairie branchée Artazart ouverte par Bensimon. Dernier exemple en date, la sortie du magazine collector Égoïste. Fondée en 1977, il aura fallu trois ans et trois mois à la revue épisodique pour sortir son numéro 17. Un OVNI. Revendiqué “phénix” par l’un de ses contributeurs, l’écrivain Marc Lambron, Égoïste se soucie guère du nombre de tours que fait la terre autour du soleil, ou du nombre d’articles publiés sur le web en l’espace d’une minute…

Égoïste N°17

Égoïste N°17

Dans le monde du tout-va-trop-vite, où la temporalité se condense sans se soucier du reste, les nouveaux magazines prennent le temps de construire le Beau et le Bien. Un nouveau souffle fait s’envoler le papier, fragile mais jouissif.

© dailyshopwindow.com | http://bit.ly/1L1omDm